
Paupières en fentes bien noires, bien serrées, bave pâteuse en boule molle sèche accumulée, lui, l'soiffard égaré, se garde en gargarité le peu d’humide, le si peu d’humide qui lui reste, de son sécrété si presque sec, de ses humeurs quasi taries, qui font des paquets de sécrétions grégaires, collantes et bien massées aux commissures, que de réserve une dernière vigueur lui fait lécher quand il peut, et ramener roidement vers la gorge cartonnée. Aimerait boire sa propre salive, s'il y en avait plus. S'il y en avait encore, fluide, limpide, de la salive. ça cogne comme jamais, mais faut que ça avance, même dans l'accablant. Dur travail d’assoiffé. Il marche, il continue, il perpétue la cadence, mais c'est pas lui qui va. Un soleil le suit ou le pousse, on peut pas dire. Mais on peut dire que son mouvement à ce moment, c’est ça, c’est ça et c’est peut-être seulement ça, pourtant rien ne se lit sur son visage ébloui, sur cette peau de gueule si plissée, si criblée de tant de sèches bouches, de toutes ces petites bouches pincées, bouches d’asphixe et d’aphone qui rabougrissent sa face.
Finit par manquer d’air mais continue, il a pas le choix, situé dans la déroute, avec la tête cuite en peau tannée, plongée comme ça depuis quand il sait plus, sa gueule crânienne noyée comme ça dans la taisure de la marche à seul, c'est plus si sûr que ça soit encore lui qui soit là où sa tête se tient. Lui, c'est-à-dire un bon moi. Mais ça repart, ça continue encore.
Dans le si vaste espace, celui maintenant qui s'est levé et qui marche là, trace droit tant qu'il peut, au long d’une ligne qu'il conçoit toute droite dans le crânien, et se garde bien de la gargue aride, et se garde bien du rogue de l’aphone, du perdu au désert, à l’erg et au reg du grand désert soufflant, au geste sévère du vent. Tant qu'il peut il s'en garde, il suit toujours bien comme il faut sa ligne branlante qui tient plutôt droit dans l’imaginaire qui lui reste. Quelque chose commence à perdre l’individu dans l’embrouille bien spéciale d’une espèce de toujours-pareil géographique, ça tous les égarés connaissent, mais quand bien même faut pas stopper la sèche marche d’égaré taiseux qui tient lieu du discours. Et d'erg à reg, gercé, suffoqué, à la perte de sa gueule, c’est pas vraiment qu'il se taise en fait, mais qu'ici, pour lui, rien n’est pouvoir-dire.
De sables en pierres, c’est l’aphone, c’est le mutique, partout où il va, partout où il stationne, où il reprend, s'assied, se couche, se lève. Où il foule, où il gratte la terre. Où il rebrousse un peu pour repartir. Où il fait des trous, soulève des pierres. Où il saisit le sable pour frotter la corne des pieds. N'y a plus de visage là, et comme ça au milieu du mutique, le mutique en marche avance dans l’effacé en cours, et d’erg à reg et de reg à erg, le mutique amoindri sa gueule marchant à la déroute, en continu, et plus le désert s’enfonce en désert, plus la déroute fait surface en déroute. Au désert, à la déroute, le mutique marche l'effacement, à la place de la gueule toujours l'effacement gagne, c’est là que ça commence à changer en autique, si l'on peut dire, c’est là d’où mute le mutique. Du mutique à l’autique, un toujours plus mutique en tout cas.
Voilà ce qui se passe : du méconnaissable, ça s'passe sur cette ligne continument semblable, avec toutefois des variantes minimes, ou bien des variantes plus flagrantes, mais tellement cycliques et pareilles, comme d’erg à reg et de reg à erg. C’est bien là qu'il y a encore chose naissante, du moins ça commence de commencer, mais en même temps, pourra jamais dire vraiment quand ça bascule. Et va et vient le corps en déroute, et va et vient le sans-geule marchant, et tapé d'soleil au désert, il va il vient, et d’erg à reg et de reg à erg, dans sa déroute, le corps dégueulé suit la tendance circulaire. Comme sur le cercle invisible qui barre sa figure, comme celui-la dont la boule se perd dans l’indifférent. D'la progression on pourrait dire que ça déserte, que ça déserte oui, d’erg à reg et de reg à erg, la déroute s’enfonce et mute l’homme mutique, et l’homme mutique quitte l’homme, et tout sombre et mute en dedans dans le dehors, grand indifférent. Ça déserte en virant le reconnaissable, et encore ça efface, et toujours plus, et il y a toujours moins de figure. D’erg à reg et de reg à erg, ça mute ça vire oui, mais en quoi, on peut plus dire. Semblable au sable, le silence avance en lui, et varie comme la dune, en immobilité.

